Louis Massignon

Du Trégor aux Comores (3)

En découvrant la Chapelle des Sept saints nichée au coeur du Trégor dans la commune du Vieux Marché (voir les premiers billets de cette série), vous avez donc appris l'existence de ce pèlerinage islamo-chrétien qui rassemble, chaque année en juillet, les femmes et les hommes de bonne volonté. C'était le premier lien tissé entre la Bretagne et les Comores. Mais il en existe un second. Une visite dans la crypte de la chapelle s'impose...

Par une petite grille, vous pénétrez dans la minuscule crypte dont la voûte est constituée d'une énorme masse granitique, vestige du dolmen sur lequel fut édifié le monument. La crypte est plongée dans une pénombre à peine contrariée par les bougies qui se consument lentement. Laissez vos yeux s'habituer à cette semi-obscurité, vous découvrez à votre droite, une photo en noir et blanc. C'est la clé de notre mystérieuse connexion entre le Trégor et les Comores...

Mais pour mieux en comprendre toute la signification, il faut dire quelques mots du déroulement du pélerinage qui se tient sur deux jours. Si le samedi est généralement réservé aux tables rondes, conférences, colloques de haute tenue mais accessibles à tous (comme cette année sur le thème de la fraternité universelle), le dimanche est logiquement consacré à la part spirituelle du pélerinage. Après une messe dite en la chapelle, les pélerins sont ainsi invités à partir en procession en direction de la fontaine des Sept Saints. Le cortège, qui mêle hommes et femmes de toutes croyances, de toutes origines, de toutes nationalités, de tous âges, parcourt paisiblement la petite route qui part de la chapelle puis s'enfonce à main droite dans le sentier forestier qui mène à la fontaine du Stiffel dont, chose curieuse, il existe une "jumelle" à Guidjal près de Sétif.

photo de la fontaine des Sept saints extraite du site Trégor.fr

C'est rassemblés autour de cette fontaine d'où l'eau jaillit d'une pierre percée de sept trous disposés en triangle, que les pélerins vont écouter la lecture de la sourate 18 du Coran, la sourate AL-KAHF (LA CAVERNE).

 

Vos yeux, à présent, sont accoutumés à la pénombre de la crypte : vous distinguez nettement la photo que vous ne faisiez que deviner. La voici...

Mohamed TAKI et Louis Massignon

Juillet 1962 : C'est le dernier pélérinage de son initiateur, Louis Massignon qui décèdera la même année. A ses côtés, vêtu d'un costume occidental mais coiffé du Kofia traditionnel des hommes comoriens se tient un jeune étudiant.

Cette année-là, cette année si particulière, c'est lui qui a lu la sourate 18 auprès de la fontaine des Sept saints.

Né à Mbéni, en Grande Comore, ce jeune homme, descendant du sultan Msa Fumu, est devenu par la suite ingénieur en travaux publics et, de retour aux Comores,  il a assumé de hautes responsabilités politiques. 

Ce jeune étudiant qui, en juillet 1962, lut la sourate de La caverne pour le dernier pèlerinage de Louis Massignon, c'est Mohamed TAKI ABDOULKARIM qui fut président des Comores du 25 mars 1996 jusqu' à sa mort survenue le 6 novembre 1998.

Du Trégor aux Comores (2)

Vous aviez découvert hier, au coeur du Trégor, une charmante chapelle consacrée aux Sept Saints Dormants d'Ephèse. Mais quels liens peuvent bien unir ce lieu et les Comores ? C'est ce que vous allez comprendre (au moins en partie !) dans ce deuxième épisode...

Les plus perspicaces ou les plus érudits d'entre vous ont sans doute un début de piste s'ils connaissent la Sourate 18 du Coran .Il s'agit en effet de la Sourate AL-KAHF (la caverne !). Et que dit cette sourate ? En voici quelques versets :

 "Penses-tu que les gens de la Caverne et d'ar-Raquim ont constitué une chose extraordinaire d'entre Nos prodiges?

 Quand les jeunes se furent réfugiés dans la caverne, ils dirent : "Ô notre Seigneur, donne nous de Ta part une miséricorde; et assure nous la droiture dans tout ce qui nous concerne".

 Alors, Nous avons assourdi leurs oreilles, dans la caverne pendant nombreuses années.

 Ensuite, Nous les avons ressuscités, afin de savoir lequel des deux groupes saurait le mieux calculer la durée exacte de leur séjour."

Simple coïncidence ? Certainement pas pour Louis Massignon, universitaire et islamologue ( on disait alors "orientaliste") qui crée en 1954 sur le site breton où était déjà célébré un pardon traditionnel ,un pélerinage commun réunissant chrétiens et musulmans.

 Ce culte aurait été importé en Bretagne par les moines et missionnaires grecs qui suivaient, avec les commerçants, la route de l'étain.

 

Voilà pourquoi, chaque année, le 4e dimanche de juillet, dans ce petit village du Trégor, se rencontrent chrétiens, musulmans et, d'une manière plus générale, tous ceux qui préfèrent le chemin du dialogue et de la compréhension à celui de la haine et de la confrontation. Une philosophie parfaitement résumée par le fils de l'initiateur de ces rencontres, Daniel  Massignon :

"Dans cette approche, chercher les vérités qui unissent est tout le contraire d’un syncrétisme niveleur et confusionnel. La simple tolérance, qui trop souvent cache une indifférence ou même un mépris réciproque, est dépassée : elle s’approfondit en respect mutuel, quand on accepte de faire l’effort de mieux connaître et de mieux comprendre l’autre."

Si vous souhaitez en savoir  plus sur ce site et sur ce pélerinage peu ordinaires, nous vous recommandons fortement de visiter les liens suivants qui ont beaucoup contribué à la rédaction de ce billet : le Vieux Marché  et Louis Massignon .

Voilà donc le lien qui unit le Trégor et les Comores, un pélérinage islamo-chrétien ? Un lien sans doute fort tant la foi occupe une place prépondérante dans la vie des comoriens, mais un lien bien ténu aussi, me direz-vous, puisque tous les pays musulmans pourraient s'en prévaloir... C'est que  la chapelle des Septs Saints ne nous a pas encore livré tous ses secrets. Rappelez-vous, quand tout a commencé, vous vous apprétiez à pénétrer dans la crypte pour y découvrir...

C'est ce que nous ferons ensemble demain dans le troisième et dernier billet de cette série !

 

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